Le refus du Conseil national d’approuver un crédit visant à renforcer les mesures de préven-tion des violences faites aux femmes a déclenché une mobilisation d’une ampleur et d’une rapidité rares – et qui a été couronnée de succès.
Il aura suffi d’un million de francs pour mettre à nu les lignes de fracture du débat politique suisse sur la lutte contre les violences basées sur le genre.
Un vote serré au cœur de la session d’hiver
Le refus du Conseil national d’augmenter le budget du Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes (BFEG) a déclenché une mobilisation rare par son ampleur et sa rapidité. En jeu: un crédit destiné à renforcer les mesures de prévention de la violence contre les femmes. Proposé par le Conseil des États, le montant concerné devait compléter les trois millions annuels déjà alloués au financement de projets portés par des organisations spécialisées. Ces projets ont pour but de soutenir des victimes, financer des initiatives cantonales, des actions de prévention et d’accompagnement, dans le cadre de la mise en œuvre de la convention d’Istanbul. Lors de l’examen du Conseil national, la décision a été renversée: 1,5 million ont été approuvés pour une campagne nationale inscrite dans un autre ligne budgétaire, au détriment de l’aide directe aux organisations de terrain. Le million supplémentaire a été rejeté de peu, à 94 voix contre 93, contre l’avis de la commission des finances de la Chambre basse.
Mais la réalité est alarmante: en 2025, la Suisse a déjà enregistré 27 féminicides. De plus, selon une étude datant de 20191, 22% des femmes et jeunes filles de plus de 16 ans déclarent avoir subi des actes sexuels non désirés et 12% avoir été violées. Cela représenterait, extrapolé à l’ensemble du pays, respectivement près de 800.000 et 430.000 victimes.
Une mobilisation éclair
Cette résistance politique à un renforcement pourtant modeste des moyens interroge, d’autant plus que la Suisse s’est engagée, en ratifiant la Convention d’Istanbul, à développer activement des politiques de prévention contre les violences faites aux femmes.
La réaction ne s’est pas fait attendre. Dès le lendemain, le Parti socialiste lançait un appel en ligne intitulé «Sauvez la vie des femmes», appelant le Conseil des États à corriger la décision du National. En moins de 24 heures, plus de 200.000 signatures étaient récoltées; quelques jours plus tard, la pétition frôlait le demi-million. Une mobilisation amplifiée par les réseaux sociaux et soutenue par des personnalités publiques, telle que l’autrice et spécialiste des violences sexuelles Agota Lavoyer.
Au centre de la controverse, Tamara Funiciello, Anna Rosenwasser et leurs collègues du Parti Socialiste Femme. Dans un discours au Conseil national le mardi 9 décembre, ensuite relayé sur les réseaux sociaux, la conseillère nationale bernoise a cristallisé les tensions en comparant les fonds refusés pour la prévention des violences à ceux, acceptés à l’unanimité, destinés à la protection des troupeaux de moutons (3,6 millions) ou à la viticulture (10 millions). Une comparaison volontairement provocatrice, destinée à mettre en lumière les priorités budgétaires du Parlement, alors même que l’argument de la nécessité d’économie est souvent avancé. La conseillère nationale Nina Fehr Düsel (UDC[2]/ZH), ayant voté contre le million supplémentaire, explique ainsi dans le 24h: «Nous devons absolument faire des économies au niveau fédéral et nous devons aussi respecter le frein à l’endettement.» Elle souligne qu’il s’agit bien de renoncer à une augmentation des fonds et non de réduire les contributions existantes, agacée des arguments de la gauche qui, selon elle, sous-entendrait qu’elle réduirait le montant des fonds alloués à la protection des femmes.
Des méthodes vivement critiquées
Le soir même, des centaines de personnes se sont réunies sur la place fédérale, scandant «Shame on you»[3]. En soutien à la pétition lancée par les femmes socialistes, rencontrant un franc succès, une campagne de mails a également été lancée par le mouvement citoyen Campax. L’afflux massif de courriels adressés aux parlementaires – plusieurs milliers en quelques heures – a conduit les services du Parlement à filtrer et supprimer une partie des messages afin d’éviter une panne du système informatique.
Ces modes d’action ont rapidement provoqué une levée de bouclier. Certain·es opposant·es à la hausse du budget dénoncent frontalement cette «atteinte au fonctionnement [du] Parlement», comme le formule Andrea Caroni, député au Conseil des États PLR[4], au média Blick. Même parmi les partisan·es de la mesure d’augmentation du budget, la stratégie de mobilisation a parfois été jugée excessive. La centriste Andrea Gmür a exprimé dans le 24h son agacement face aux «milliers de courriels» dont elle et ses collègues ont été «inondé·es» depuis le 8 décembre. «C’était une action orchestrée par un seul parti», a-t-elle dénoncé, visant les conseillères nationales du PS. Malgré ces reproches, elle a finalement soutenu l’augmentation du budget, soulignant la gravité des violences domestiques et rappelant que «les coûts consécutifs à la violence domestique sont bien plus élevés».
Pour Agota Lavoyer, ces critiques relèvent d’un mécanisme bien connu: le tone policing. Plutôt que de discuter du fond – la nécessité de renforcer la prévention face à une réalité alarmante – le débat s’est déplacé vers le ton employé et les méthodes de mobilisation. «Le sujet [la lutte contre la violence sexiste] est détourné [...]. Pour cela, on utilise l’argument ridicule selon lequel Tama-ra Funiciello et tous ses alliés ne se soucient pas du tout de la cause, mais cherchent seulement à se mettre en avant», explique-t-elle sur son compte Instagram. Une analyse que partage Tamara Funiciello: «On nous dit: ne fais pas l’hystérique – ou en tout cas c’est ce qui est sous-entendu – car le montant est si petit. [...] Mais c’est bien ça qui nous énerve. C’est pour cela que nous étions dans la rue. C’est pour cela que l’on se bat.» Cette controverse illustre la manière dont les débats politiques peuvent se concentrer sur la forme plutôt que sur le fond, au risque de retarder des ac-tions pourtant urgentes telles que celles de la lutte contre les violences fondées sur le genre.
«Beaucoup de bruit pour rien», vraiment?
Au lendemain de ces échanges houleux, le Conseil des États révisait sa décision pour se positionner en faveur de cette augmentation d’un million de francs pour le BFEG, en plus des 1,5 million pour la campagne nationale. La décision finale revenait alors au Conseil national. «Viel Lärm um nichts?»[5] titrait le Tages Anzeiger. Pour Tamara Funiciello, c’est précisément l’inverse. Si un montant aussi faible dans un budget fédéral d’environ 90 milliards de francs provoque une telle résistance, c’est qu’il touche à une question fondamentale: celle de la recon-naissance politique de la violence de genre comme problème structurel «nécessitant des ressources», et non de simples «déclarations d’intention». Ces mobilisations ont contribué à faire entendre la voix révoltée de la population et à démontrer que l’opinion publique ne tolère pas le manque d’action.
Reste que la pression a porté ses fruits. Le National a désormais accepté le million supplémen-taire, validé par 115 voix contre 72. Au-delà du million contesté, le débat révèle un malaise plus profond. Celui d’un pays qui se veut exemplaire en matière de droits humains, mais peine encore à traduire ses engagements en actes concrets.
Justine Bosset*
- Justine Bosset a obtenu son doctorat à l’Institut des Hautes Études Internationales et du Développement à Genève et s’est spécialisée dans les thèmes du genre, du racisme et de la migration pendant ses études de master.
- Étude de l’institut gfs.bern, réalisée en 2019 pour Amnesty International. https://www.amnesty.ch/fr/themes/droits-des-femmes/violence-sexuelle/docs/2019/violences-sexuelles-en-suisse-nouveaux-chiffres-representatifs.
- Parti politique suisse conservateur, nationaliste et populiste, classé comme de droite radicale et parfois d’extrême droite. Il se positionne comme le plus à droite de tous les partis représentés au gouvernement.
- «Honte à toi!»
- Parti libéral-radical, situé à droite de l’échiquier politique suisse.
- «Beaucoup de bruit pour rien?»



