UKRAINE: Lettre de Transcarpatie, 24 février 2025

de Jürgen Kräftner, FCE, 14 mars 2025, publié à Archipel 345

Il y a exactement trois ans que l’empire moscovite a attaqué l’Ukraine dans le but de la soumettre comme il a, depuis des siècles, asservi de nombreux autres régions et pays voisins. En dehors de l’Ukraine, pas grand monde ne voulait croire à l’époque qu’elle résisterait longtemps. Aujourd’hui, nous nous convainquons tous les jours en parlant avec des ami·es et des inconnu·es ici que l’Ukraine continuera de résister et ne capitulera pas.

Trois ans passés, (et en réalité après 11 ans d’agression militaire russe), nous vivons un phénomène de déjà-vu avec le chantage de Trump qui veut, en plus de notre capitulation, voler les terres rares et autres ressources précieuses, sans contrepartie.

Le 24 février 2022, c’était moins comique. Autour de 4h30 du matin, nous apprenions les premiers bombardements de la banlieue de Kyiv. Nous nous sommes levé·es, embrassé·es les larmes aux yeux et savions que plus rien ne serait jamais comme avant. Je suis en général de tempérament optimiste, c’est ce qui me fait avancer, donc à ce moment-là je présumais que c’était le début de la fin de l’impérialisme russe comme l’avait annoncé le leader indépendantiste tchétchène Djokhar Doudaïev[1] en 1995, un an avant d’être assassiné par les Russes. À l’époque (dans les années 1990), pour la gauche internationale, toute velléité d’indépendance des anciens pays membres de l’URSS était considérée comme nationalisme dangereux et réactionnaire. Nous n’avions pas lu Varlam Chalamov[2] et considérions le Holodomor[3] comme une invention de la propagande occidentale. La Russie s’était mise en scène comme la successeure de l’Union Soviétique qui avait «libéré l’Europe du nazisme».

Que l’invasion russe en Ukraine annonçait l’enfer et que ce serait long, nous nous en doutions. Que nous étions quasiment seul·es face à un ennemi surpuissant et sans le moindre scrupule, nous le savions.

Je me garderai bien d’interpréter le vacarme géopolitique actuel et encore moins de faire des pronostics, sauf à dire qu’à mon avis, rien n’est joué d’avance. Il vaut mieux rappeler quelques autres éléments dont on peut être certain·es. Les forces vives de la société ukrainienne se battent depuis plus de trente ans pour un pays libre, un État de droit et le respect des minorités. Cette vo-lonté d’émancipation remonte à de nombreuses générations pour ne citer que Nestor Makhno4 et autres «nationalistes et bandits» (sic).

Si l’on veut comprendre la résilience des Ukrainiens et des Ukrainiennes et aussi leur capacité à négocier avec un truand tel que Trump, il faut se souvenir des années 1990, cette période qui a profondément marqué, voire traumatisé celles et ceux qui l’ont vécue. C’était la faim dans les familles, le manque de tout, les enfants des rues qui disparaissaient à Odessa (avec le soupçon de trafic d’organes via la Moldavie), la privatisation sauvage accompagnée d’assassinats, l’extorsion de salaires par des bandes transcarpatiennes à la gare de Prague… Comme exemple, il est intéressant de regarder le cas de Zelensky, né en 1978 d’une famille d’intellectuel·les juif/ves et russophones dans la ville industrielle de Kryvyï Rih. Ce site sidérurgique avait acquis une réputation plus que douteuse dès la fin des années 1980. Des bandes de jeunes gars, surnommées «Bihouny», se partageaient la ville par quartiers et faisaient des incursions violentes dans les territoires des bandes ennemies, causant la mort de nombreux adolescent·es[5]. Ne jamais abandonner, toujours chercher à être le plus fort et surtout être plus rusé était question d’honneur et de survie. Cette mentalité a sans aucun doute fortement marqué Zelensky, tout comme son entourage. Le banditisme, c’est-à-dire la loi du plus fort comme modèle de gestion des affaires est resté, malheureusement, largement répandu dans le monde dirigeant l’Ukraine encore aujourd’hui, la Transcarpatie ne fait pas exception. Mais rien n’est parfait. Le contrôle citoyen est devenu plus fort, deux pas en avant et un en arrière. La méfiance envers l’État et ses structures n’a pas empêché de nombreux hommes et femmes d’affaires de prendre activement part dans la lutte pour une Ukraine indépendante et de se révolter contre la toute-puissance des oligarques. Et la grande majorité de ces gens-là, y compris certains oligarques eux-mêmes, n’ont pas la moindre envie de vivre sous occupation russe et sont prêts à se battre pour cela.

Ceci-cela

Un autre fait qui se confirme tous les jours est peut-être banal et j’écris ceci sans le moindre jugement. Je travaille beaucoup avec des jeunes villageois qui se cachent de la mobilisation. Depuis trois ans ils ne quittent pas le village et ont même peur de se promener sur la route centrale. Il est rare de les entendre rire. J’en connais qui paniquent littéralement quand ils voient un flic de loin.

Mais si l’on est à la recherche de gens de bonne humeur, voici un exemple. Il y a quelques jours, j’ai parlé avec un jeune ami, anarchiste, engagé volontaire dans l’armée dès 2022. En janvier il a marché sur une mine et son pied a été amputé en dessous du genou. Il est en convalescence dans une clinique spécialisée à Kyiv, prochainement sans doute, il viendra passer quelques temps chez nous. Dès qu’il aura sa prothèse il veut rejoindre son unité d’élite. Il voit du sens dans ce qu’il fait, il a même reçu un remerciement du président pour un acte de bravoure et semble de très bonne humeur.

De bonne humeur aussi sont nos copines qui organisent des camps de loisir pour les adolescent·es des zones proches du front, il y en aura tout au long de l’année. Notre amie Tania propose deux semaines de séjour, dans notre gîte ici en Transcarpatie, à des femmes qui ont donné naissance à un enfant en 2022 ou 2023. Il s’agit de les aider à retrouver un équilibre émotionnel et les ressources nécessaires pour bien accompagner leur enfant, souvent en absence du père, décédé à la guerre. Pour dix places, l’équipe de Tania a reçu 350 inscriptions en trois jours, quel défi!

Jürgen Kräftner, FCE - Ukraine

  1. https://www.youtube.com/watch?v=IavEOx3hUAk&t=10s
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Varlam_Chalamov
  3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Holodomor
  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Nestor_Makhno
  5. https://zaborona.com/en/kryvyi-rih-runners/